C’est dimanche, jour de repas de famille. Ça change des soldes.
Pas n’importe quel repas de famille, celui avec la belle-mère, mon préféré.
Pourquoi les repas de famille tombent toujours un dimanche ? Il y a-t-il une explication rationnelle à cela, d’une logique un peu plus inventive que d’aller faire ses courses le samedi car « en semaine on travaille » ? Je pense tester, un jour, les repas de famille en semaine. À voir. Bref, il est bientôt midi, je commence la préparation de la tartiflette. La belle-mère et la belle-sœur arrivent une bouteille de rouge à la main.
Même pas le temps de l’ouvrir que j’entends ma femme me dire que c’est l’heure d’accoucher. Les contractions se rapprochent. Eh oui, on est à J+2 après le terme, il serait temps. Enfin bon, J+2+2h et on aurait pu manger une tartiflette. Pas de bol. D’autant plus que pour un événement comme celui-là, il est toujours bon de prendre des forces avant l’effort. Je rassemble, non sans hâte, toutes les affaires qu’il faut pour le séjour à l’hôpital après l’accouchement, la fameuse « valise de maternité ». Il manque juste un petit détail, ma femme est pieds nus. Il me faut de toute urgence lui chercher une paire de chaussettes. Le seul problème, c’est que je ne fouille jamais dans les affaires de ma femme, alors pour trouver des chaussettes après un déménagement et les deux derniers mois de grossesse à ne pas pouvoir trop ranger, c’est un peu le bazar. J’ai quand même réussi à trouver deux chaussettes, que j’ai données à ma femme, tout fier de moi.
L’erreur ! Les chaussettes étaient dépareillées. Elle m’a fait un scandale pas possible en hurlant qu’elle n’irait pas à la maternité dans ces conditions, qu’elle ne bougerait pas d’ici avant d’avoir une paire de chaussettes identiques. À ce moment-là, j’aurais pu tricher. Comme je devais lui enfiler moi-même les chaussettes, j’aurais pu lui faire croire qu’elles étaient pareilles, car depuis trois mois elle ne voyait plus ses pieds à cause de son ventre. De plus avec les chaussures par-dessus, aucune chance qu’elle ne s’en rende compte avant l’hôpital. Mais la belle-mère était encore là, toujours dans le coin pour les moments clés. J’ai donc dû lui trouver deux chaussettes identiques, ça m’a quand même pris cinq minutes. J’ai mis tout ça sur le compte des hormones de grossesse.
Nous sommes partis en voiture à la maternité, et, avant de monter dans la voiture, bizarrement, plus de contractions. Je la menace de tartiflette et bizarrement les contractions reviennent. Pour l’hôpital, c’est nettement moins drôle. Le parking est en travaux et nous sommes obligés de nous garer en bas de l’hôpital construit sur une colline. La montée est dure pour ma femme, elle a failli rouler 2 fois jusqu’en bas avant d’arriver enfin devant la porte de la maternité où on est accueilli par un interphone. A priori le dimanche tout le monde est en repas de famille. Quelqu’un décroche enfin à l’autre bout et nous demande pourquoi nous sommes là. J’essaye de rester sérieux, ma femme n’étant pas d’humeur à rire, en expliquant que nous sommes là pour un accouchement, ce qui me paraît logique. La personne me demande alors si ma femme a des contractions. Là, c’est devenu compliqué, j’ai vraiment eu envie de sortir une blague, mais la peur de me faire engueuler à nouveau par ma femme l’a emporté et j’ai dû répondre par l’affirmative, en argumentant avec tout un tas de données médicales à base de périodicité des contractions, de bain et de Spasfon. J’ai bien fait d’avoir écouté ma femme sur les derniers jours car ce fut notre sésame pour l’accès à la salle d’attente de la maternité. J’étais frustré de ne pas avoir pu déconner un peu, mais soulagé. Je me suis quand même interrogé sur le manque de sérieux des questions, avant de me rendre compte du nombre de personnes refoulées car elles viennent trop tôt ou pour rien.
Après 1h30 d’attente dans la salle, on passe en salle de travail. Il est 17h, le personnel est réduit car c’est dimanche, et le nombre d’accouchements est deux fois plus important que d’habitude. On enchaîne avec la péridurale et un cours particulier accéléré pour l’accouchement, car ma femme n’avait pas pu les suivre, trop occupée à manger devant la dernière saison de Desperate Housewives. Après presque 2h d’attente supplémentaires, je commence à avoir franchement la dalle et demande à la sage femme qui vient d’entrer dans la pièce la permission d’aller manger. Elle me répond que je peux aller manger si je veux rater l’accouchement. Je lui explique que ce serait juste un petit sandwich, que je n’en ai que pour cinq minutes. Elle me dit que dans cinq minutes, ce sera fini. Pas de bol. Elle enchaîne les accouchements depuis tôt le matin et a hâte de finir sa journée. Je la comprends. Elle appelle une auxiliaire puéricultrice et l’on s’apprête à commencer. C’est là qu’elle entre dans la pièce, l’auxiliaire. Sauf que sa blouse est restée accrochée à un crochet et on entend juste un cri de terreur. On jette un coup d’œil de son côté et elle se retourne, paniquée, en nous expliquant qu’elle n’a rien sous sa blouse, tout en se rhabillant. Le cliché.
Elle était belle, blonde, en blouse blanche, et nue dessous. Je croyais vraiment que ça n’existait que dans les films X, ou à la maison quand on fait des jeux coquins. Mais apparemment pendant son stage on avait dû la trouver assez crédule pour lui faire croire qu’il ne fallait rien porter sous sa blouse pour se sentir plus à l’aise. Et elle l’a cru. Ce genre d’histoire quand on la raconte personne ne nous croit, mais surtout, cela n’arrive que lorsqu’on a déjà une femme qui, de plus, est sur le point d’accoucher. Pas de bol.
Sinon pour le reste ça c’est bien passé, j’ai caressé les cheveux de ma femme, j’ai soufflé avec elle comme dans les films, et puis j’ai vu un méchoui sortir. C’était peut-être la faim qui me tiraillait, mais ça ressemblait vraiment à un méchoui. Et on m’a fait couper le cordon. Voilà, c’est fait. C’était rigolo. Pas vraiment le plus beau moment de ma vie, qu’on m’avait promis. Mais c’est fait et c’était rigolo. On pourra néanmoins s’attarder sur le fait qu’effectivement le miracle de la vie est vraiment un concept magique, c’est quelque chose d’extraordinaire, d’autant plus quand on y assiste depuis le début et que c’était bien nous à la conception. Mais l’accouchement en lui-même, s’il n’est pas banal, n’est pas non plus idyllique. Bref, on pèse le bébé, on le lave, on le stimule. Il nous faut attendre encore ici une bonne heure, avant d’aller dans notre chambre. Je pense que bien d’autres « meilleurs moments de notre vie » sont à venir.
C’est à ce moment-là que la sage femme est revenue en me demandant de rappeler ma belle-mère. Apparemment celle-ci appelait toutes les heures depuis le début pour savoir comment se passait l’accouchement car on lui avait refusé l’accès à l’hôpital. De 14h à 19h, elle a trouvé ça trop long. Elle est devenue folle. Ou bien elle l’était sûrement déjà avant. Mais elle essayait de convaincre la sage femme de la laisser venir en salle d’accouchement avec nous car elle lui disait que je ne lui donnerais pas de nouvelles du bébé. Que j’étais son gendre et donc mauvais. Je venais tout juste de devenir un père indigne à ses yeux. C’est là que tout a commencé. (C’est grâce à elle que je monte ce blog aujourd’hui, grâce à son soutien depuis le début.) J’ai donc dû l’appeler de la salle d’accouchement, pour la rassurer, et la traiter de folle. Puis j’ai appelé ma mère et tous ceux que j’ai pu joindre. Nous avons fini par rejoindre notre chambre, je suis resté un moment avec ma femme, puis je suis rentré à la maison vers minuit. Pas de tartiflette pour ce soir. J’ai appelé le reste de mes amis pour leur annoncer la bonne nouvelle, j’étais vraiment content. Pour la petite info, la belle-mère a toujours nié cette version des faits.
Le soir en essayant de m’endormir j’ai pensé à tout ça, au miracle de la vie, au fait que la nature était bien conçue. Tout ça ne tient à pas grand-chose…
… car je n’aurais jamais été papa si je n’avais pas été capable de trouver deux chaussettes identiques.